Hannah Modigh : « La fissure de l’esprit est bien plus importante que celle sur le mur »

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Hannah Modigh :
« La fissure de l’esprit est bien plus importante que celle sur le mur »

D’une petite ville minière des États-Unis sur le déclin à une bande d’adolescents du sud de la Suède, en passant par un groupe de jeunes prostitués de San Francisco, la photographe suédoise Hannah Modigh fait toujours le choix de s’immiscer dans des univers a priori très éloignés du sien. A priori seulement, puisque, comme elle le dit elle-même, les problèmes de ceux qu’elle photographie ne lui sont jamais totalement étrangers. Dans ces contextes où la violence sociale est parfois écrasante, elle capte pourtant, avec beaucoup de pudeur dans le regard, des moments de grande intimité et de douceur bienveillante, là où d’autres n’y verraient que du sordide.


ÉPIPHANIES : Quel est ton parcours et comment as-tu commencé la photographie ?

Hannah Modigh : J’ai passé mon enfance entre Stockholm, la région d’Österlen au sud de la Suède et les villes de Chennai et Udaipur en Inde. Mon père est socio-anthropologiste, ma mère artiste. C’est elle qui m’a donné son appareil photo, avec lequel, dès 13 ans, j’ai commencé à prendre des photos de mes sœurs. J’adorais ça. Après l’école, j’ai vécu à Paris puis à Copenhague, où j’ai étudié la photographie à Fatamorgana. C’est là que j’ai commencé à réaliser des projets plus réfléchis. J’ai ensuite étudié le photojournalisme pendant trois ans à la Nordens Fotoskola, à Biskops Arnö en Suède. Et depuis quelques années seulement j’ai la possibilité de vivre en partie des bourses artistiques qui me sont accordées.

Hillbilly Heroin, Honey est un projet au long cours réalisé à St. Charles, une petite ville minière des Etats-Unis sur le déclin. Quel est le point de départ de ce travail ? Pourquoi t’être rendue là-bas ?

J’avais cette curiosité pour les populations restées là où les mines avaient fermé. Pour leur histoire, leur musique, la nature qui les entoure. Je suis partie de Los Angeles en voiture, j’ai roulé jusque dans le Tennessee et j’ai poursuivi le long des montagnes jusqu’en Virginie. En faisant quelques recherches et en rencontrant des gens, j’ai entendu parler de St. Charles. Je me suis rendue sur place et j’ai littéralement été happée par cette ville.

Cette série mêle des portraits et des paysages, des intérieurs et des extérieurs, des mineurs, des chasseurs, des gamins, des laissés-pour-compte qui vivent dans une grande pauvreté et consomment beaucoup de drogues… Qu’as-tu voulu montrer dans tes photographies ?

Ce qui m’attire, c’est la nature. Et la peau. La peau soumise, la nature abandonnée. La nature et la peau toutes deux exposées, et ce qui les lie l’une à l’autre. Dans Hillbilly Heroin, Honey, je voulais que mes images fassent vivre cette sensation de vide hors du temps qui m’a frappée lors de mon séjour à St. Charles. Je ne me focalise pas tant que ça sur la pauvreté, la drogue. Pour moi, la fissure de l’esprit est bien plus importante que celle sur le mur. En utilisant une lumière douce et des couleurs tendres, je crée dans mes images une atmosphère paisible, tout en souhaitant que le spectateur, en y regardant de plus près, soit pris à la gorge face à l’atonie dans les yeux et les attitudes des personnages. Qu’il soit mentalement éreinté. J’ai principalement photographié des jeunes hommes, car on projette sur eux le stéréotype du macho qui doit subvenir aux besoins de la famille dans une société où il n’y a plus de travail. C’est ce qui rend leurs expressions plus fortes.

Face à tant de violence sociale, beaucoup auraient privilégié l’aspect sordide de cet univers. Au contraire, tu sembles y trouver de la beauté…

J’espère susciter chez le spectateur une forme de sensibilité, de compassion envers les personnes et les paysages que je photographie. Qu’il oublie tout préjugé, toute peur face à ces images. Je ressens moi-même généralement beaucoup d’amour pour ceux que je photographie. Cette beauté dont tu parles, je m’en sers pour que les spectateurs observent mes images plus en détails, et qu’ils se rendent alors compte que quelque chose gronde sous la surface…

 

Tu as probablement dû faire face à des situations très dures, et pourtant se dégage de tes images une intimité incroyable. Comment faisais-tu pour mettre les gens en confiance ?

J’ai passé beaucoup de temps sur place. Je n’ai pas cherché à juger ces gens. J’étais sincèrement curieuse et je me suis lancée.

Toi, la jeune femme venue d’un autre continent, comment as-tu fait pour t’insérer dans cet univers ?

J’étais ouverte d’esprit. Naïve aussi. J’ai travaillé dur et je ne faisais pas attention à ce qu’on pouvait dire de moi. Parfois, quand je ne me sentais pas en sécurité, je faisais une sorte d’exercice de respiration. Comme quand vous êtes à cheval et que vous avez peur. Vous respirez profondément par le ventre, et vous vous sentez mieux. Au départ, j’ai été seule pendant longtemps. Alors quand je me suis mis à parler aux gens et à me faire inviter chez eux, j’étais heureuse.

Peux-tu nous expliquer le titre de ce travail ?

L’OxyContin est un antidouleur consommé à St. Charles plus que partout ailleurs aux Etats-Unis, d’après ce que disaient les travailleurs sociaux et la télé locale à l’époque. De nombreux mineurs ont commencé à en consommer pour soulager leurs douleurs au cou, au dos, aux genoux. Puis s’est développé un marché noir autour de ce produit. À St. Charles, on l’appelle « hillbilly heroin » car, pris à grandes doses, les effets rappellent ceux de l’héroïne, et « hillbilly » car c’est un terme communément utilisé ici à la campagne [on pourrait traduire « hillbilly » par « péquenaud »]. J’aimais ce titre car il fait à la fois référence aux problèmes de drogues dans cette ville, mais, plus métaphoriquement, il rappelle la torpeur dans laquelle je me suis retrouvée face à la pauvreté et au chômage, et face au manque d’opportunité de changer de vie. Et j’ai rajouté « honey » parce que là-bas, à chaque fois que j’achetais quelque chose ou que je parlais à quelqu’un, on me disait « honey » et je me sentais un peu moins seule.

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Hillbilly heroin, honey
Publié par Journal 
2010

Tu as fait de ce projet un livre, publié par l’éditeur suédois Journal en 2010 et qui a été couronné du prix suédois du livre de photographie. Comment s’est déroulée la conception de l’ouvrage ? Quels sont les choix éditoriaux que tu as faits ?

Sur la couverture du livre, le noir c’est le charbon des mines de la région, l’or ce sont les gens. J’ai utilisé beaucoup de photographies afin de créer la sensation d’être pris au piège de son propre héritage et de laisser entendre qu’il est très difficile de se libérer. Cette impression court page après page. J’avais besoin d’un contraste fort pour faire exister ce sentiment de vacuité, d’où les pages noires centrales. La région de St. Charles est celle où est née la musique country, avec laquelle la population cherchait du réconfort et exprimait l’injustice de la société. C’est pour cette raison que j’ai utilisé les paroles d’une chanson, « Coal Tattoo » de Billy Edd Wheeler, chantée par les femmes de mineurs de St. Charles.


Est-ce que tu peux nous parler de ta série de photographies Sunday Mornin’ Comin’ Down ?

Ce projet photographique, je l’ai entrepris au sein d’un groupe de jeunes hommes et de jeunes transsexuelles qui se prostituaient. C’est le matin qu’on est le plus à nu, à découvert, sans protection, obligé d’affronter le lumière du jour, et les souvenirs qu’on préfèrerait oublier. Voilà, cette série parle de ces réveils pleins de mauvais souvenirs, de solitude et de désespoir. Tout particulièrement les dimanches matins, quand on est censé être avec ses proches. Aux côtés de ces garçons, j’avais la sensation que chaque matin était un dimanche matin, avec la déprime qui l’accompagne. J’ai tenté de capter la lumière évanescente dans laquelle baignent ces garçons au réveil, avant qu’ils ne fuient ces sensations, qu’ils aillent s’enivrer, faire la fête, chercher l’obscurité. Ces photos, je les ai faites dans leur environnement quotidien, des motels, des bars, des parcs, des chambres à coucher. Il y a dans mes images des traces qui laissent penser que quelque chose de mauvais a eu lieu plus ou moins récemment, et que cet événement a laissé derrière lui un silence, un vide. Ces signes dressent le portrait d’une absence, tout en laissant planer un mystère. Leur peau, leurs attitudes racontent une histoire. Finalement, il n’est pas tant question  de savoir qui ils sont ou où ils se trouvent à cet instant précis que de ce qui les a amené jusque-là.


Le livre [publié par l’éditeur suédois Journal en 2012] a été conçu en laissant beaucoup de place au blanc. La plupart du temps, on utilise des couleurs sombres pour suggérer ce qui est mauvais. Mais je voulais ici que ce soit la lumière qui brûle les peaux et ne fasse preuve d’aucune pitié. La couverture du livre est particulièrement fragile, elle garde les marques laissées par le temps, tout comme cette vie destructrice laissent des marques chez ceux qui vendent leur corps.

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Sunday Mornin' Comin' Down
Publié par Journal
2012

Dans ta dernière série de photographies The Milky Way, tu es de retour en Suède, au sein d’un groupe d’adolescents. Quel est le point de départ de ce projet ?

Il y est question de cette période de la vie, entre 12 et 16 ans, en plein dans l’adolescence. Les photographies ont été prises à Österlen, dans la région où j’ai moi-même vécu ces années-là. Pendant une dizaine d’années, depuis 2003, je suis venu à différentes périodes prendre des photos de collégiens et de lycéens. Ça s’est intensifié lorsque j’ai été sélectionnée pour l’European Photo Exhibition Award. J’ai choisi d’y montrer cette série et j’y ai travaillé intensément pendant trois ans.

On sent dans ces images une réflexion autour de la quête d’identité. Qu’as-tu essayé de capturer ?

Ces photos parlent d’attente, de l’attente de la vie et de toutes les expériences qui vont avec. Je me souviens à quel point, étant jeune, je pensais que vivre des expériences voulait dire être adulte. Aussi, moi et mes amies, on se racontait et on comparait les expériences qu’on avait pu vivre, pour tenter de définir où on en était dans notre chemin vers l’indépendance et la liberté. Il y a à cet âge-là une excitation, mais aussi un sentiment de confusion intense. On est en pleine quête de notre identité, et la possibilité d’être différent provoque en nous une grande insécurité. Notre corps change parfois radicalement, nos hormones sont en ébullition. Sous la peau, les émotions sont incandescentes et éclatent parfois en expressions étranges. Il faut sans cesse canaliser ce bouillonnement intérieur pour ne pas perdre la face. C’est sur ces corps si particuliers que les ados tentent de contrôler que j’ai braqué mon regard. Je me souviens très bien avoir vécu ces mêmes émotions à cet âge-là, et ce sont elles que je cherche encore à ressentir aujourd’hui par la photographie. Je crois qu’une des raisons pour lesquelles je me suis lancée dans la photographie, c’est cette quête d’indépendance, cette envie de devenir adulte. J’ai quitté la maison familiale à 16 ans. Cette période d’incertitude et d’excitation a été très courte pour moi, c’est sans doute pour cela qu’elle me manque parfois et qu’elle n’a de cesse de me fasciner.

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The Milky Way
Publié par Journal
2014

Là encore, tu as fait de ce travail un petit livre [publié par l’éditeur suédois Journal en 2014] qui prend la forme d’un carnet… Peux-tu nous expliquer la conception de cet ouvrage ?

J’ai souhaité que ce livre ait des airs de carnet de notes ou de journal intime. Je me suis d’ailleurs inspirée du format de mon propre carnet. La dernière page du livre est arrachée, comme j’ai pu le faire quand j’étais plus jeune dans mon journal intime. Cela a beau être un journal intime, j’avais tout de même peur d’être totalement honnête et que quelqu’un lise ce que j’avais écrit. Ici, la fin est laissée ouverte à toute interprétation.


Tu as commencé la photographie en suivant une jeune droguée de 18 ans, ou en t’immisçant dans l’univers des travailleuses du sexe au Danemark. Cette idée de s’insérer dans un univers autre que le tien, est-ce important dans ta pratique de la photographie ?

Tu fais référence ici au projet pour lequel je suivais une jeune Slovène de 18 ans accro à l’héroïne et qui a été publié dans le livre collectif Berätta inte för någon (« Ne le dis à personne ») [publié par Kartago en 2005]. Si ces univers ne sont effectivement a priori pas les miens, il y a toujours quelque chose qui me lie aux personnes que je photographie. Leurs problèmes ne me sont jamais totalement étrangers. Quelque chose dans leur histoire m’émeut, et j’ai le sentiment qu’il est important pour moi d’en parler. J’ai souvent besoin de ressentir des émotions fortes pour trouver l’inspiration, qu’il s’agisse de beauté, de tristesse, de colère ou d’amour. J’ai des questions plein la tête et je suis avide d’apprendre. Quand je pars à l’étranger, je me rapproche souvent de moi-même. Je laisse derrière moi mon rôle de mère, d’amie, d’épouse. Il ne me reste plus que mes tripes. Mais il m’est aussi arrivé de réaliser quelques projets dans lesquels j’intègre mon entourage proche. Je travaille sur l’un d’eux actuellement.

Quels sont les photographes ou les artistes qui t’inspirent ou influencent ton travail ?

Je m’intéresse pas mal aux livres de photos. J’aime les sentiments qu’ils me font vivre. J’ai quelques livres préférés, bien évidemment : The Female Pike d’Esko Männikkö, Greater Atlanta de Mark Steinmetz, Now That You Are Mine de Trine Søndergaard, In the American West de Richard Avedon, Portraits de Rineke Dijkstra. Mais ce qui m’inspire le plus, je crois, ce sont la musique et la littérature. Des musiciens comme Loretta Lynn, Townes van Zandt, Nina Simone ou John Lee Hooker, hantent certaines de mes séries. Les Vagues de Virginia Woolf m’a inspiré tout au long de la réalisation de The Milky Way. Le calme et l’attente qui émanent de mes photographies sont bien plus proches des peintures de Vermeer ou de Vilhelm Hammershøi [peintre danois, 1865-1916].

Quels sont les nouveaux projets sur lesquels tu travailles actuellement ?

Je travaille sur un projet appelé Hurricane Season, autour de la saison des ouragans, phénomène qui revient chaque année sans se soucier de savoir si les blessures laissées la saison précédente ont eu le temps de guérir. Ça se passe en Louisiane, un des états les plus pauvres et les plus violents des Etats-Unis, avec un des plus hauts taux d’emprisonnement. Si cela s’explique principalement par la longue période de ségrégation qu’a connue la région, je crois que cela est aussi en partie lié aux ouragans eux-mêmes. Hurricane Season se veut une métaphore de la peur de l’inconnu, celle-là même que connaissent les personnes dans mes images, à la lisière entre pauvreté et tension raciale. Ce travail sera exposé en juin 2016 à Fotografiska [un musée consacré à la photographie à Stockholm], et un livre paraîtra au même moment.

Hurricane Season


Propos recueillis par Thomas Lapointe
Janvier 2016