Hervé Lassïnce : « Il y a dans mes photos une subversion de l’hyper-normalité »

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Hervé Lassïnce :
« Il y a dans mes photos une subversion de l’hyper-normalité »

Dans son projet au long cours intitulé Mes Frères, Hervé Lassïnce compose par la photographie une famille d’amis, d’amoureux, d’amants. Individuellement, ses images ont la force de l’instant d’intimité arraché au quotidien. Ensemble, elles prennent une force presque politique. Baignés d’une lumière douce et mélancolique, ses portraits dessinent en creux celui de l’auteur qui porte sur ses protagonistes un regard empli de sincérité et d’affection.


ÉPIPHANIES : Tu as commencé par une carrière de comédien, notamment pour Jérôme Deschamps et Macha Makaïeff. Quand et pourquoi t’es-tu mis à photographier ?

Hervé Lassïnce : J’étais très amoureux d’un garçon avec lequel je suis resté plusieurs années. On voyageait beaucoup, on se photographiait l’un l’autre devant les monuments, comme tout un chacun. Et puis petit à petit, je me suis mis à le photographier dans l’intimité des chambre d’hôtel ou dans la rue, en train de manger, de caresser un chien, de monter dans une voiture… C’est comme ça que ça a commencé. Lorsque nous nous sommes séparés, j’ai continué à prendre des photos de mon entourage. Quant à savoir d’où cela me vient précisément, je n’ai encore aujourd’hui pas d’explication. D’autant que c’est l’exact opposé de mon travail de comédien : tout d’un coup je suis derrière l’objectif et non plus sur scène devant le public. Ce que je trouve particulièrement agréable. Cela m’amène également à rencontrer des personnes très différentes. Selon les commandes ou les envies, je vais être amené à rencontrer ce que j’appelle des tribus, que ce soit des cadres d’une grande entreprise de luxe, des chirurgiens dans un bloc opératoire, des adolescents dans une bar-mitzvah, ou des transsexuelles en club. Chacune de ces tribus ayant des habitus, des codes de langage et vestimentaires très différents, ça me passionne.

Que s’est-il passé pour que tu te consacres à la photographie avant tant d’intensité ?

Pendant des années, je n’ai montré mes photos qu’à un auditoire très restreint, des amis et quelques personnes de ma famille. Puis j’ai commencé à les diffuser via les réseaux sociaux et elles ont alors connu un engouement vif et très flatteur. C’est sans doute par effet d’entraînement que je me suis mis à beaucoup photographier, sans trop me poser de questions. Sans doute aussi parce qu’entre temps, j’avais rencontré un autre garçon, d’une photogénie phénoménale. Je ne pouvais pas faire autrement que le photographier. Enfin, j’aurais pu, mais cela m’aurait manqué.

Qui sont ces « Frères » qu’évoque le titre ? Qu’est-ce qui fait la colonne vertébrale, de cet ensemble de portraits d’amis, d’amants… 

Je me suis rendu compte au bout d’un moment que, malgré l’extrême disparité des gens que je photographiais, il y avait tout de même une constante que j’aurais moi-même du mal à définir, mais que d’autres définissent pour moi. Nous sommes nombreux sur Terre à photographier nos proches, mais aucun de nous ne le fait de la même façon. C’est sans doute dans ce regard que je pose sur les gens quand je photographie, dans ma façon de les cadrer, de composer avec la lumière du moment, que se trouve cette cohérence.

À un moment donné, il s’est aussi agi de baptiser ce projet, et le terme « Mes Frères » m’est venu spontanément. C’est a posteriori qu’on y réfléchit et qu’on trouve une symbolique. D’abord, bien sûr, parce que ces personnes me sont très proches et forment comme une seconde famille. Il y a aussi des échos religieux de la fraternité. Et puis il y a le fait que la grande majorité des garçons que je photographie sont homosexuels et forment, comme toutes les minorités opprimées, une fraternité de fait : qu’ils soient directeur de grande école, caissier, maître-nageur ou étudiant, quelle que soit leur origine sociale ou géographique, tous ont ce parcours en commun.

Mais aujourd’hui, « Mes Frères » c’est plus que le titre d’un livre, c’est devenu le nom d’un projet au long cours que je continuerai tant que j’aurais des amis et des amants à photographier.

La proximité avec tes sujets est-elle une chose nécessaire pour que tu puisses photographier ? 

Il faut que je les apprécie, oui. Pas toujours pour des raisons très nobles ! Parfois pour des raisons purement sexuelles, mais pas seulement. On me demande souvent un peu candidement si j’ai couché avec tous ces garçons. Ce n’est pas le cas, bien évidemment, mais c’est vrai qu’il y a souvent ce parfum de sexualité qui flotte entre nous, assumé ou pas, d’un côté ou de l’autre, et pas forcément du mien d’ailleurs. Ce sont avant tout des gens qui m’intéressent pour ce qu’ils représentent à mes yeux. Tous sont absolument passionnants, à tel point que j’aurais presque envie de raconter leur vie. Ce qui me fait penser au travail d’Eugene Richards, qui est un des photographes que j’aime le plus au monde. Comme lui, je pense parfois à l’idée d’écrire un livre à partir de ces histoires, accompagné de photographies.


Qu’est-ce qui te pousse à prendre telle photo à tel instant ? À quel moment sens-tu que tu peux ou que tu dois prendre une photo ?

C’est souvent une ensemble de conditions réunies — la lumière, le cadre, l’attitude de la personne photographiée, un geste qu’elle va avoir, la façon dont elle est habillé, le décor – qui fait que je ne peux m’empêcher de prendre la photo, comme si j’y étais obligé.

Avec quel appareil photographies-tu ?

Lors de mes premiers shootings, j’utilisais encore un petit numérique Fujifilm X100S. Je n’ai jamais cédé aux énormes Canon ultra sophistiqués, car je trouve ça trop encombrant, mais aussi trop impressionnant pour le modèle, même si j’obtiendrais probablement de meilleurs résultats. J’ai trouvé un bon compromis en utilisant un Sony Alpha 7, car c’est le plus petit des full frame (plein format), ce qui me permet d’aller jusqu’à 12 800 ISO sans « bruit », sans que l’image soit dégradée. Ce qui est très appréciable lorsque je veux faire des photos sans flash dans l’obscurité d’un club, par exemple.

J’utilise également un vieil argentique, un Contax G2, que j’aime beaucoup. Il faut avouer que parfois la difficulté technique me paraît insurmontable. Mais après tout, Nan Goldin non plus n’y connaissait grand chose en technique. D’ailleurs beaucoup de ses photos étaient floues, elle s’en foutait et elle avait bien raison.

Tu reprends souvent ce terme de Lacan, plus tard repris par Serge Tisseron, d’« extimité », pour parler de ton travail. Est-ce que tu peux nous rappeler le sens de ce terme et dans quelle mesure il peut renvoyer à tes photos ?

C’est Florian Gaité, qui a écrit le texte préparatoire de l’exposition que j’ai faite à la galerie P38 en octobre 2015, qui m’a appris le sens véritable de ce terme que je connaissais mais que je n’avais jamais associé à mon travail. L’extimité, c’est cette volonté de vouloir rendre visibles certains aspects de sa vie qui jusque-là étaient considérés comme relevant de l’intimité. C’est une idée que je trouve très intéressante : pourquoi tout d’un coup vouloir dévoiler son intimité ? Je n’ai moi-même pas d’explication. J’ai longtemps pensé que cela avait à voir avec le fait que lorsque j’ai commencé, nous étions en pleine période du débat sur le mariage pour tous, et que dans ce contexte, ce n’était pas rien que de montrer des hommes ensemble. Beaucoup de gens lambda ne savent pas bien à quoi ressemble l’intimité entre deux hommes, et ne veulent d’ailleurs pas la voir.

Chacune des photos est légendée du nom de la personne et du lieu où la photographie a été prise. Pourquoi ce choix ? 

Si ça ne tenait qu’à moi, j’irais même jusqu’à mettre leurs noms de famille, qui sont souvent très beaux, comme une caractéristique de personnage de roman. Si je m’attache tant aux lieux où ont été prises les photos, c’est parce que cela raconte quelque chose, comme cette photo d’un jeune couple s’embrassant dans une baignoire qui a été prise chez la mère de la jeune fille. J’aimerais parfois aussi pouvoir dire à quelle heure la photo a été prise, car une photo prise à 16h ne raconte pas la même chose qu’une photo prise à 3h du matin.

Si ce n’est peut-être pas son sens premier, il y a malgré tout dans ces photos quelque chose de l’ordre du politique, tout du moins du discours sur l’époque, les relations, la jeunesse, la sexualité… 

Ça peut paraître un grand mot, mais bien sûr qu’il y a quelque chose de politique. Représenter l’homosexualité est politique. C’est mettre sur la place publique des choses que peu de gens ont envie de voir, à savoir des garçons en train de s’aimer. Pas de baiser mais de s’aimer, ce qui est presque pire. Il y a de fait dans mes photos une subversion de l’hyper-normalité.


C’est également l’idée qui se dégage de cette autre série de photographies de clubbing, « La galaxie de l’amour instantané »…  

« La galaxie de l’amour instantané » est tout à la fois le complément parfait de « Mes Frères », et son inverse absolu. Ce sont deux projets qui s’interpellent, qui s’entrecroisent, mais en même temps qui s’inscrivent dans des dispositifs très différents. L’un est un projet intime, l’autre est totalement public, l’un se fait avec peu de personnes quand dans l’autre il est question de la foule des clubs, l’un est souvent baigné de lumière solaire là où dans l’autre la lumière nocturne n’est qu’artificielle, l’un est mélancolique alors que l’autre se situe à un moment d’apogée de la fête. S’il y a aussi un aspect politique dans ce travail, c’est que, par relation et par facilité, la majorité des photos ont été prises à des soirées gays, où tout d’un coup, la proportion homos/hétéros s’inverse.

« Mes Frères », c’est aussi un livre, publié par Granon. Comment est né ce projet ?

Avant même que je les rencontre pour y développer mes photos, François Bouchara et Gerard Issert de Granon Digital avait commencé à développer une collection de livres photo intitulée « Ceci est un essai » dont le premier numéro était celui de Nolwenn BrodInstants confondus. Quand nous nous sommes rencontrés, une relation de confiance s’est instaurée, c’est un endroit où je me sens à l’aise. C’est comme ça qu’un jour, François et Gérard m’ont proposé d’être le deuxième numéro de cette collection. J’aime beaucoup l’idée du livre, je trouve que cela se prête bien à mon travail, car il y a dans mes images cette idée d’une multitude, d’une famille.

Quels sont les choix, aussi bien en termes de sélection d’images que de conception de l’objet livre, qui ont été faits ? 

Au fur et à mesure, la sélection d’images s’est restreinte. Mais le plus intéressant a été de former les doubles-pages, les diptyques qui composent l’ouvrage. L’idée était de trouver les images qui interagissent au mieux ensemble, parfois pour des raisons graphiques de formes ou de couleurs, parfois pour des raisons narratives. S’il y a bien quelqu’un de qui j’apprends beaucoup à ce sujet, c’est Wolfgang Tillmans. Il a dans ses livres des doubles pages exceptionnelles, pas toujours évidentes mais que je trouve très osées et souvent très drôles.

Le format du livre était, lui, prédéterminé par la collection dans lequel il s’inscrit. C’est un choix de Granon, qui voulait faire un carnet de voyage facile à glisser dans une poche.  Il y a quelque chose de modeste dans ce format, ce qui n’est pas désagréable, mais je crois que j’aimerais bien aussi voir mes photos en plus grand format dans le futur. La couverture, quant à elle, a été conçue d’après une belle idée du graphiste Arnaud Homann : y apparaissent tous les noms des protagonistes de mes images, tandis que le titre et mon nom s’effacent en gaufrage.

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Mes Frères
Granon Éditions 
2015

Propos recueillis par Thomas Lapointe
Juillet 2016