Léa Habourdin : « J’ai toujours eu un rapport à l’image très tactile »

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Léa Habourdin :
« J’ai toujours eu un rapport à l’image très tactile »

On pourrait dire de Léa Habourdin qu’elle est une photographe éthologue, en ce sens qu’elle cherche de façon plus ou moins consciente à comprendre ce qui fait l’épaisseur de la pensée, des comportements et des relations humaines. Mais cela ne prend jamais les apparences d’une analyse formelle, scientifique. Au contraire, elle emprunte des détours, procède par analogies, suscite des métaphores, le plus souvent avec le monde animal qui agit comme un miroir particulièrement évocateur. Les objets éditoriaux qu’elle conçoit s’entendent alors comme autant de tentatives d’assembler les signes d’un monde fait d’associations suggestives, où il arrive que le sensuel se teinte de violence, que la douceur fasse place au malaise.


Ton dernier ouvrage, Survivalists, vient de paraître cet été chez Fuego Books. Peux-tu revenir sur ce qui est à l’origine de ce projet ? Pourquoi t’être intéressée à ce mouvement de personnes qui se préparent à survivre à la fin du monde ?

Le point de départ de tout ce projet, c’est la fin du monde annoncée par le calendrier maya en 2012, sujet qui avait connu à l’époque une importante couverture médiatique. C’est à cette occasion que j’ai découvert l’existence de ces hommes (car ce sont principalement des hommes) qui se préparent à survivre à la fin du monde, que celle-ci prenne la forme d’une explosion nucléaire, d’une catastrophe naturelle ou d’une attaque de zombies, et cela en accumulant des conserves ou en apprenant des techniques de combat. J’ai au départ tenté d’en contacter quelques-uns. Mais l’éventail va du néo-hippie qui rêve d’un retour à la terre loin de la société, au néo-nazi aux idées eugénistes. Par conséquent, j’ai préféré passer du temps sur les sites internet et les forums pour voir quels conseils les survivalistes pouvaient fournir. Il y a chez eux quelque chose qui à la fois me captive et me fait rire : c’est un monde très masculin, et qui le revendique jusqu’à la caricature. Mais ce qui me fascine par-dessus tout, c’est de considérer que nous sommes (le croit-on du moins) la seule espèce à avoir conscience de sa propre mort, et dans cette perspective le survivalisme en est, en quelque sorte, le paroxysme.

À partir de ce projet photographique, comment le livre a-t-il été conçu ?

Comme souvent, j’accumule dans ma petite brouette tout le matériel nécessaire (des photographies, évidemment, mais aussi des documents : listes de ce qu’il faut avoir dans son sac pour survivre, plans d’évacuation, etc.) et c’est seulement à la fin que le projet prend forme. J’ai choisi de diviser le projet en trois chapitres dans l’idée de pouvoir guider le spectateur, sachant que le survivalisme, qui est né dans le monde anglo-saxon, n’est pas encore très connu du public français. Le premier chapitre se lit comme un référencement de tout ce qui a toujours été : le rocher, l’animal, etc. Le deuxième chapitre met en regard les listes évoquées plus haut et des paysages, qui fonctionnent très bien ensemble par contraste. Enfin, le troisième chapitre évoque non pas exactement une forme de chaos, mais évoque un monde où quelque chose s’est cassé, ne fonctionne plus. Et puis le livre s’accompagne d’un texte que j’ai écrit dans lequel il est question d’une femme qui devient survivaliste.

Justement, l’ensemble de ces éléments ancre l’ouvrage à mi-chemin entre le récit documentaire et la science-fiction…

Étrangement, ce qu’il y a peut-être de plus documentaire dans ce livre, hormis les documents factuels redessinés, c’est ce texte dans lequel je raconte les angoisses qu’on peut avoir dans la foule, comment cela se passe lorsqu’on fait des recherches sur le survivalisme sur Internet… C’était une façon d’apporter de l’empathie envers le sujet, mais aussi d’éviter toute confusion avec ceux parmi les survivalistes qui se réclament d’idées à l’opposé des miennes (je pense notamment à Alain Soral qui donne des cours pour apprendre à survivre dans la nature).


À l’occasion du festival PhotoSaintGermain, tu exposes ton livre and everything becomes nothing again, un imposant ouvrage de quelque 1000 pages dans lequel tu t’intéresses à une famille de balbuzards à la frontière de l’Estonie et de la Lettonie, dont les moindres mouvements étaient retransmis en direct 24h/24 par webcam sur Internet. Comment as-tu eu connaissance de ce projet et qu’est-ce qui a retenu ton attention au point d’y consacrer un projet ?

J’ai toujours d’ouverts sur mon ordinateur plein d’onglets de caméra vidéo qui surveillent des animaux 24h/24. J’en ai même encore trouvé récemment grâce auxquelles on peut entendre des mammifères marins à l’autre bout de la planète. Cette façon d’avoir une sorte d’ubiquité, je la trouve incroyable. Mais de toutes les caméras que je suivais, celle des balbuzards était de loin la plus intéressante. D’une part parce que la petite taille d’un nid permet d’y observer tout ce qui s’y passe (contrairement à un terrier dont on ne voit que l’entrée par exemple). D’autre part parce qu’avec les rapaces, il y a quelque chose de fascinant, de noble, de presque mythologique, qui permettait un autre récit que simplement celui d’oiseaux qui couvent leurs œufs. C’est comme ça que j’ai commencé à photographier mon écran d’ordinateur. J’avais un peu de mal à l’idée de simplement faire des captures d’écran et donc dans un sens de ne plus être photographe peut-être. En quatre mois, j’ai accumulé plusieurs centaines d’images, sans vraiment savoir ce que j’allais en faire.

Ce projet s’est alors transformé en un imposant livre d’artiste…

Face à ces quelque 1000 images, je me disais qu’une exposition serait de toute façon financièrement inconcevable. Le livre m’est alors paru la meilleure option pour faire exister ce projet, d’autant que je maîtrise l’artisanat du livre. and everything becomes nothing again existe en 24 exemplaires, mais je les fabrique à la main au fur et à mesure des commandes. Il y a quelque chose de performatif à faire ce livre soi-même, à relier les cahiers les uns à la suite des autres, à voir le livre augmenter de volume petit à petit. Même s’il n’y a que moi qui vis cela, je trouve ça très beau.

Quels choix as-tu faits afin d’exposer un livre de photographies au sein de la célèbre boutique de taxidermie Deyrolle, qui accueille ce projet ?

L’aspect imposant assez inhabituel du livre le rend attractif et beaucoup de gens sont venus vers moi pour me demander comment l’exposer. Il aurait été impossible de redéployer le projet sous la forme d’une exposition au sein de la boutique Deyrolle, car celle-ci est déjà bien occupée. Alors on a fait le choix d’exposer le livre lui-même – ce qui pose plein de questions car en vérité un livre, ça se regarde confortablement installé au fond de son canapé – dans une petite pièce transparente, au milieu des animaux empaillés. Une caméra de surveillance filme à son tour les visiteurs venus feuilleter l’ouvrage, car il y a je trouve quelque chose d’intéressant dans la manipulation même de l’objet livre.


Remontons encore le temps jusqu’aux Chiens de fusil, projet qui a été récompensé du Prix Maison_Blanche en 2014 et qui a donné lieu à une publication aux éditions Le bec en l’air. Comment s’est constitué ce travail fait de plusieurs séries que tu as choisi de réunir ?

Effectivement, c’est un projet un peu complexe qui regroupe trois corpus. Au tout départ, il y a une courte série d’images, Aux Loups, que j’ai réalisée il y a une dizaine d’années maintenant, à Kaunas en Lituanie, lorsque j’étais encore étudiante à l’École de la photo à Arles. Sur place, j’ai fait la rencontre d’une jeune femme qui a proposé de m’héberger dans son petit studio décrépi. Le même soir, elle retrouvait une amie de longue date avec qui, pendant ses études, elle avait partagé le même lit, sans doute par souci d’économie. C’était évidemment un peu gênant d’être là, au beau milieu de leurs retrouvailles, alors que je les connaissais à peine toutes les deux. D’autant qu’il y avait entre elles une proximité que je trouvais étrange : elles étaient trop intimes pour être simplement amies, mais elles n’étaient pas pour autant amantes. Je me trouvais là face à des interstices dans les relations humaines aussi étonnants qu’indéfinissables. J’ai fait quelques photos de ce moment, et le lendemain même je me rends au musée d’histoire naturelle de la ville, un bâtiment ancien resté dans son jus, qui présentait des dioramas de scènes de prédation. C’est la concomitance entre ces deux moments qui a déclenché tout le projet et ma façon de faire de la photographie. S’en est suivie une série d’images, intitulée Cahier de doléances, dans laquelle il était donc question des relations de parades et de prédation entre animaux, et les échos que cela pouvait trouver dans le comportement humain. Un travail qui m’a ouvert une boîte de Pandore concernant l’éthologie, c’est-à-dire l’étude scientifique du comportement des espèces animales, humains inclus. J’ai énormément lu, j’ai tenu un carnet dans lequel j’ai pris des notes et j’ai tenté d’assembler les images. Jusqu’à ce que je me rende compte que ce carnet était en lui-même extrêmement riche et qu’il méritait d’être montré au même titre que les deux précédentes séries d’images. Au point de le scanner et le reproduire sous forme de fac-similé dans le livre qui a été publié par les éditions Le Bec en l’air, lorsque que j’ai été récompensée du prix Maison_Blanche 2014.


Les animaux que tu photographies ne sont jamais sauvages, il s’agit toujours d’animaux dans des zoos ou d’animaux empaillés dans des musées d’histoire naturelle…

Effectivement, à l’exception des oiseaux, tous les animaux que je photographie sont soit morts soit en captivité. Je ne sais d’ailleurs pas si cela m’intéresserait vraiment de photographier des animaux sauvages car je crois que cela m’ennuierait beaucoup de devoir attendre plusieurs jours pour espérer voir, le temps de quelques secondes, un animal passer d’une cachette à une autre. Ce moment je le préfère sans appareil photo. Au contraire, dans les zoos et les musées, les images sont déjà là, elles ont été fabriquées pour que l’animal en soit l’acteur, cela appelle complètement la photographie. Quand j’ai commencé la photographie en allant observer les animaux dans les zoos, j’avais le désir de comprendre ce besoin que nous avons de conserver un lien avec le sauvage, de le recréer de toutes pièces, alors même qu’il n’existe plus dans la vraie vie.

Comment définirais-tu ce qui fait la colonne vertébrale de ton travail ?

Pour répondre à cette question, je vais faire un détour en commençant par la fin. Si je me suis intéressé aux survivalistes, ce n’est pas tant pour ces personnes en tant que telles, mais plutôt pour ce mode de pensée qui consiste à retrouver les bases de tout ce qui a toujours été dans notre humanité : avoir chaud, devoir manger, etc. Il y a là quelque chose de beaucoup plus noble que de devoir faire sa déclaration d’impôts ou de mettre à jour les applications de son téléphone. De la même manière, quand pendant quatre mois j’observe la vie d’une famille de balbuzards, j’y retrouve également une forme de simplicité de ce que la vie pourrait être. Je crois qu’il y a quelque chose qui résonne chez les gens. Pour l’anecdote, quand j’ai expliqué à la directrice de Deyrolle que les rapaces n’avaient rien de mignon et qu’il arrivait parfois que les petits s’entretuent, elle m’a répondu très naturellement : « Mais moi aussi, mes enfants s’entretuent, ils sont constamment en train de se battre ».

Avant de faire des études de photographie à l’ENSP à Arles, tu as étudié l’estampe à l’école Estienne. Comment s’est fait le passage de l’un à l’autre et en quoi cela peut-il encore influencer ta façon de faire de la photographie ?

Cela s’est fait très intuitivement, je crois que ça n’a rien d’un hasard si je suis passée d’un multiple à un autre, sans compter qu’historiquement, gravure et photographie sont intimement liées. Mon intérêt tout comme ma maîtrise de la fabrication du livre doit évidemment beaucoup à mon passage à Estienne, où je passais mon temps dans l’atelier de reliure ou dans celui de typographie. De fait, j’ai toujours eu un rapport à l’image très tactile, car lorsqu’on fait de la gravure, on touche la plaque, on imprime à la main, on se met de l’encre partout : on est pleinement dans la matière. En arrivant à l’École nationale supérieure de la photographie à Arles, la photographie devenait subitement brillante, intouchable, c’était assez perturbant et c’est quelque chose que je n’ai jamais vraiment respecté.

Depuis un moment déjà, avant même d’avoir publié ton premier « vrai » livre photo, tu réalisais des petits objets imprimés faits main, qui étaient disponibles sur abonnement. Peux-tu revenir sur ce projet ?

J’ai commencé à travailler sur EveryMonth en 2013, à une époque où, jeune diplômée, je vivais au Royaume-Uni et je ne trouvais pas vraiment d’ouverture dans un milieu artistique anglo-saxon assez protectionniste. C’est une conférence consacrée à Daidō Moriyama, qui a lui aussi connu un parcours quelque peu chaotique à ses débuts mais est toujours resté déterminé, qui m’a poussé à mon tour à me lancer. Sachant que mon premier amour à moi était le livre, l’objet imprimé, la photographie qui se touche, c’est assez naturellement que j’ai mis en place ce projet de revue-objet disponible chaque mois sur abonnement. Il s’agissait d’une simple feuille A4 imprimée et pliée en petit livret présentant des images encore en travail, qui ont pris leur place dans d’autres projets plus tard seulement. C’est une idée qui a plutôt bien marché, car à une époque où on reçoit trop d’emails mais plus rien dans notre boîte aux lettres, les abonnés voyaient ça presque comme un cadeau. J’ai renouvelé l’expérience l’année suivante, mais cette fois-ci en invitant d’autres photographes pour chaque numéro.


Tu travailles aujourd’hui sur un projet de petit objet imprimé un peu similaire, PROTOCOLE, conçu en collaboration avec l’Institut national de sciences appliquées. Comment est né ce projet ?

C’est un projet de plus grande ampleur puisque je travaille ici en collaboration avec des chercheurs et je fais appel à un graphiste et à une écrivaine. Sur place, j’ai beaucoup discuté avec Sophie Cazottes, une chercheuse de l’INSA dont le métier, pour résumer, consiste à observer des morceaux d’acier se fissurer. Forcément, avec mon esprit d’artiste, j’y ai vu quelque chose de métaphoriquement très beau, d’autant que le vocabulaire employé est particulièrement poétique : l’acier est soumis à des stress et lorsqu’il atteint son point de fatigue, il rompt. L’élaboration de chacun des numéros suit tout un protocole. Chaque mois, l’INSA m’envoie une série d’images réalisées au microscope et c’est l’une d’elles qui déclenche tout le reste. Je transmets l’image choisie à l’écrivaine Olivia Pierrugues qui s’en inspire pour écrire un texte, tandis que de mon côté, je réalise d’autres images. Ainsi se crée une sorte de jeu visuel où le texte ne répond pas directement aux photos, ni les photos au texte.


Propos recueillis par Thomas Lapointe, octobre 2016
Toutes les photographies © Léa Habourdin