Marguerite Bornhauser : “Dans mes livres, chaque choix est une prise de position”

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Un surgissement. C’est en ces termes que Marguerite Bornhauser évoque ce qui la pousse à prendre telle ou telle photographie. C’est aussi ce terme qui vient à l’esprit la première fois qu’on découvre ses images. Un éblouissement de couleurs et une audace dans les cadrages qui forgent un regard singulier, que la jeune photographe – récemment diplômée de l’École nationale supérieure de la photographie à Arles – porte sur les simulacres de notre société et de son esthétique. De ses projets photographiques, Marguerite Bornhauser a très rapidement réalisé des objets éditoriaux faits main, où chaque élément, de la succession des images au choix du format ou du papier, en passant par la fabrication de la couverture ou de la reliure, a été pensé et conçu afin de produire une proposition nouvelle à part entière.


ÉPIPHANIES : Tu as été récemment diplômée de l’École de la photographie d’Arles, et pourtant tu as déjà à ton actif deux livres auto-publiés à partir de tes photographies. Qu’est-ce qui t’intéresse tant dans ce médium ?

Marguerite Bornhauser : Ce qui m’intéresse, c’est avant tout son aspect démocratique. Ce sont des objets accessibles et disponibles à tous, on peut les transporter, les partager facilement. C’est aussi un retour à l’objet, au toucher. Un livre, c’est un objet à part entière qui permet une autonomie totale dans la conception, surtout lorsqu’il est autoédité. Tout est pensé, de la couverture à la reliure, en passant par le type de papier : chaque choix est une prise de position. Il est plus facile à produire seul qu’une exposition et reste un espace incroyablement vaste pour innover. Je suis vraiment attachée au livre car c’est encore aujourd’hui le meilleur moyen de faire circuler une idée ou un projet photo. Il s’inscrit aussi dans une tradition littéraire et narrative qui va souvent de pair avec mon travail.

Selon le projet, je construis le livre de façon tout à fait différente. Certains ont une trame, un début et une fin. D’autres sont simplement pensés comme un enchaînement et un enchevêtrement d’images les unes à la suite des autres, créant ainsi des correspondances. J’accorde beaucoup d’importance à l’aspect tactile du livre. Dans mon dernier livre, 8,  on retrouve sur la première page un papier velours qui rappelle les tapis des tables de casinos, en référence au sujet du livre. Sur la couverture, un 8 qui tourne à la façon d’une roulette de casino, peut se transformer en signe de l’infini si le lecteur le manipule. Car le livre crée aussi la possibilité de faire intervenir directement ce dernier.

Le premier d’entre eux, Plastic Colors, a été nommé en 2015 dans les dix finalistes du First Book Award de MACK. Qu’est-ce qui, à un moment donné, t’a poussé à faire de ces photos un livre ?

À ce moment-là, je faisais beaucoup de photographies, toujours à l’argentique, avec un moyen format et un 24 x 36. Je vivais entre Arles et Berlin et je sortais tous les jours au minimum deux heures pour faire des photographies avec en tête le titre de la série. C’était aussi une exploration assez spontanée des lieux dans lesquels je vivais. Je tentais de me laisser aller aux surgissements qui pouvaient se produire dans un environnement que je connaissais déjà. Toutes ces images constituaient ensuite ma base de données pour des expérimentations plastiques. C’est au bout de deux ans d’accumulations que j’ai eu besoin d’en faire un livre. Je n’en avais jamais fait et j’ai beaucoup expérimenté : il y a évidemment eu de nombreuses versions avant que j’arrive à un résultat qui me convienne. Je voulais que l’on comprenne rapidement le sujet, mais qu’on ressente aussi l’importance des rapports formels qui se créaient entre les images.

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Plastic Colors
Publié à compte d'auteur
2015

Dans Plastic Colors, tu captures des fragments du monde. Qu’est-ce qui fait la colonne vertébrale de ce projet ?

J’ai écrit une phrase à la toute fin du livre qui en résume l’idée générale : « L’apparence d’un décor, monde halluciné ». La notion de décor est centrale dans ce projet. Je souligne, sans pour autant dénoncer – j’insiste sur ce point car il y a dans ce travail autant de fascination que de répulsion –, l’aspect synthétique, plastique, de nombre de choses qui nous entourent. Les publicités, les faux-semblants, les trompe-l’œil sont autant de sujets pour moi. C’est un jeu d’aller-retour permanent entre réalité et artifice.

Qu’est-ce qui te pousse à prendre une photographie ? Qu’est-ce qui attire ton attention, ton regard ?

Cela varie vraiment selon le projet. Dans le cas de Plastic Colors, je me laissais aller à une forme de fascination un peu obsessionnelle pour les couleurs plastiques. J’étais à la recherche de ce surgissement dont je parlais précédemment, une apparition, qui va de pair avec la couleur, la composition, les formes. Je composais aussi souvent une image comme une abstraction : plans, motifs, sphères, personnages sont aussi bien sujets que surfaces dans le livre.

Justement, quel équilibre y a-t-il dans tes images entre l’importance que tu peux donner au sujet, et le travail de composition purement plastique autour des formes, des couleurs, des textures ?

Dans mon travail en général, le sujet importe autant que l’aspect formel. Toutefois, les deux n’interviennent pas au même moment. Il est vrai que j’attache toujours beaucoup d’importance à la composition d’une image, aux formes, aux couleurs, aux textures parfois même en poussant l’image jusqu’à une forme d’abstraction. Ça, c’est au moment de la prise de vue. Mais le reste du temps, quand je construis un projet, quand je travaille sur l’édition ou sur une exposition ou un livre, c’est le sens et le sujet qui prévalent.


Tu utilises beaucoup le flash ?

Oui, ce qui m’intéresse, ce sont les confrontations de couleurs, les contrastes. Et le flash me permet d’aplanir toutes ces surfaces, de créer des aplats qui tendent vers l’abstraction.

Quels sont les choix qui ont guidé la conception du livre ?

Je voulais un livre avec des images en pleine page pour que le lecteur puisse s’y plonger directement, sans intermédiaire. Qu’importe le sens de lecture, je voulais  insister sur l’aspect formel dont nous parlions et avoir un livre mobile qui puisse se lire dans tous les sens. J’ai travaillé sur des associations d’images en choisissant une mise en page assez simple, un papier plutôt basique aussi, ce qui donne un aspect « fanzine » au livre. La couverture est recouverte d’un papier plastique que j’ai découpé dans des protège-cahiers. Cela rappelle évidemment le titre, mais aussi les différentes couches du superficiel dont il est question, laissant apparaître en dessous une photographie.

Supernova et Plastic Colors sont deux séries de photographies qui datent de la même période. Comment ont-elles été conçues l’une par rapport à l’autre ? Quels points communs et quelles différences y a-t-il entre elles ?

Effectivement, ces deux séries datent de la même époque, c’est la raison pour laquelle on y retrouve quelques similitudes. En revanche, elles ne racontent pas du tout la même chose. Supernova est un travail sur l’entre-deux, un temps de latence avant un basculement. Cette série est plus narrative que l’autre.


8 est le résultat de ta participation au festival Planche(s) Contact de Deauville, dans le cadre du concours étudiants de la Fondation Louis Roederer. Est-ce que tu peux nous raconter comment tu as travaillé ? Comment t’es venue l’idée de ce projet ?

Je devais présenter un projet sur la ville de Deauville. Je connaissais à peine Deauville, seulement à travers la littérature de Duras, Proust ou Sagan. Je savais que je voulais travailler sur le casino, car cela avait un lien avec la notion de superficiel déjà présente dans mes travaux précédents. C’est un peu par hasard que je suis tombée sur Avec mon meilleur souvenir, un livre de Françoise Sagan dans lequel elle raconte une anecdote sur sa vie à Deauville : en 1960, quelques temps après la parution de Bonjour Tristesse, Sagan pose ses valises sur la côte normande. Elle loue le Manoir du Breuil, situé à quelques kilomètres de Deauville, du 8 juillet au 8 août, en compagnie de deux amis. Le 7 août au soir, ils se rendent au casino de Deauville. À l’aube, après avoir joué le 8 toute la nuit, Françoise Sagan sort riche de 80 000 francs. Lorsqu’elle rentre au manoir il est 8 heures du matin, il faut faire l’inventaire avec le propriétaire. Fatiguée, elle demande si, par chance, la maison ne serait pas à vendre. Il répond que oui, pour 80 000 francs. Elle sort les gains de son sac et les tend à l’homme un peu éberlué. C’est ainsi qu’elle fait l’acquisition de ce manoir qu’elle conservera toute sa vie.

Et une fois sur place, comment cela s’est-il passé ? Qu’est-ce que tu es allée chercher ?

Je cherchais des signes, des éléments qui pouvaient faire écho à ce récit. C’était assez difficile de partir sur les traces d’une histoire révolue se déroulant à une autre époque. J’ai fait face à beaucoup d’incertitudes et de doutes pendant toute la période de prise de vue. C’est seulement une fois les pellicules développées et pendant la conception du livre que je me suis rendue compte que j’avais trouvé plus de choses que je ne le pensais.


Tu as immédiatement fait de ce projet un livre de photos. Pourquoi ? Peux-tu nous expliquer les choix que tu as faits ?

Pour ce projet-là, le livre me paraissait vraiment nécessaire. Je voulais mêler les écrits de Sagan à propos cette histoire et mes photographies. J’ai choisi de mettre les textes sur un papier transparent afin qu’il ne fasse qu’un avec les images. Le texte permet aussi de créer un rythme. Sans pour autant illustrer les textes, les images suivent une forme de narration, de progression du jour à la nuit dans le casino. J’ai voulu que la mise en page permette de moderniser l’histoire racontée, qu’elle la transpose à notre époque, et qu’elle puisse aussi nous renvoyer à nos icônes modernes.

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8
Publié à compte d'auteur
2015

Quand et comment t’es-tu lancée dans la photographie, et comment en es-tu arrivé à la photographie que tu fais aujourd’hui ?

J’ai vraiment su que je voulais faire de la photographie en plein milieu de mes études : alors que j’étais en master de littérature et journalisme à la Sorbonne, j’écrivais un mémoire sur le photojournalisme pendant le printemps arabe et parallèlement j’étais en stage dans l’agence de photographie Myop. Dans la foulée, j’ai postulé aux écoles de photographies et j’ai intégré l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles d’où je suis sortie diplômée l’an dernier.

De nouveaux projets en cours ?

Je viens de terminer deux résidences. La dernière s’est passée à Arles, justement, sur un site de fouilles archéologiques, en partenariat avec les Rencontres d’Arles, le musée départemental Arles antique et l’INRAP. Je travaille actuellement dessus et le projet sera exposé en mars prochain  au Musée départemental Arles antique.


Propos recueillis par Thomas Lapointe
Juin 2016