Martina Hoogland Ivanow : « Le voyage comme méthode de création »

  • Rencontres

Martina Hoogland Ivanow :
« Le voyage comme méthode de création »

Les photographies de Martina Hoogland Ivanow sont comme des phrases dites à demi-mot. Par un traitement particulier de l’ombre, élément structurant de son esthétique la rapprochant d’une certaine forme d’abstraction, elle joue du manque d’indices manifestes. Dans ses images où le temps semble comme arrêté, les sujets partiellement cachés ou volontairement obscurcis provoquent une frustration visuelle. Mais, comme le note la photographe suédoise, « moins on voit, plus on ressent ». Ni documentaires, ni mises en scènes, ni vraiment réelles, ni totalement fictionnelles, ses photographies relèvent plus d’un questionnement volontairement laissé sans réponse, offrant au regardeur la possibilité de se frayer un chemin et d’établir sa propre narration d’image en image.


ÉPIPHANIES : Avant de vous lancez dans une carrière de photographe « artistique », vous avez travaillé une dizaine d’année en tant que photographe de mode à New York et à Londres, où vous avez notamment réalisés des shootings pour des magazines (Dazed and Confused, i-D, Face), et des campagnes pour Prada ou Miu Miu. Pourquoi avoir fait le choix de tout arrêter et de repartir en Suède pour se consacrer à un travail photographique plus personnel ? C’était prendre des risques…

Martina Hoogland Ivanow : Pour moi, il s’agissait plutôt d’un retour aux sources, à mon intérêt premier pour l’art. Cela avait bien plus de sens que toutes ces années passées à Londres. À New York, j’avais déjà réalisé quelques portraits pour des magazines londoniens. Mais quand j’ai déménagé sur place en 1998, j’ai été de plus en plus sollicitée. Avec le recul, ce n’était peut-être pas ce que j’avais imaginé, mais c’était une alternative intéressante dans cet univers où j’étais une des rares à ne pas venir à l’origine de la mode. Au début des années 2000, j’ai senti qu’il y avait un changement, que ce milieu devenait beaucoup plus commercial. J’avais l’impression d’être au mauvais endroit et de me poser les mauvaises questions. C’est alors que j’ai décidé de retourner vivre en Suède pour faire changer les choses. Il n’y avait pas d’autre voie possible. Toutefois, toutes ces années m’ont appris à être à l’aise avec certains aspects pesants de ce médium, à appréhender les situations et à expérimenter la lumière d’une façon dont je n’aurais pas été capable autrement, et qui apporte aujourd’hui beaucoup à mon travail.

Pour un de vos premiers projets, Speedway, vous êtes partie photographier des courses de motos aux quatre coins du monde. Quel était le point de départ de ce travail ?

J’ai découvert ce sport par l’intermédiaire du réalisateur Jonathan Green, qui avait vu une série de photos de jeunes sumos que j’avais réalisée. Il était alors en train de réaliser un film autour de ces courses de moto sur glace et m’a demandé de l’accompagner pour prendre des photos. Je lui ai répondu que ce sport ne m’intéressait pas vraiment en soi, mais qu’il pourrait être intéressant de réfléchir à ce qui motive ces motards et leur public, et à tout ce qui se passe entre eux. C’est avec ça en tête que j’ai pris part aux premiers voyages, avant de repartir plus tard afin de mener ce projet à terme.


Dans ces décors glacés, souvent nocturnes, les courses de motos prennent des aspects de rituels secrets, les motards ne sont plus que des ombres. Au fil des photos, cet univers – pourtant très concret – devient de plus en plus irréel. Qu’avez-vous tenté de capter dans ces images ?

En travaillant sur ce projet, je me suis rendu compte que ce sport, et les lieux où il se tenait, semblaient confirmer quelque chose de nos vulnérabilités. C’était l’exemple parfait de la fragilité des choses, et c’est dans cette direction que j’ai poursuivi. Plutôt que la course elle-même, je me suis mis à documenter la relation de co-dépendance entre les acteurs et les spectateurs, et la réalité physique que tout cela prenait.

Il a fallu presque huit ans pour que ce projet photographique devienne un livre. Pourquoi tout ce temps ? Comment l’ouvrage a été conçu ?

J’ai fait plusieurs expositions de Speedway avec une sélection d’une dizaine d’images. J’avais l’intention d’en faire un livre, mais j’ai dû mettre ce projet au placard quand je me suis lancé dans la préparation de Far Too Close. C’est un éditeur suédois, Livraison, qui, plus tard, m’a suggéré d’en faire une petite édition. Tout était déjà prêt, il m’a suffi de retravailler quelques nouvelles images à inclure dans l’ouvrage final.

couv
Speedway 
Publié par Livraison 
2013

Pour Far Too Close, justement, vous avez à nouveau voyagé plusieurs années aux extrémités du monde, loin de tout : la Sibérie, la Terre de Feu… À ces photos se mêlent celles de portraits intimes et d’intérieurs domestiques. Quelle était l’idée derrière ce projet et que souhaitiez-vous exprimer par ces associations ?

À l’origine de ce travail, il y a ma fascination et ma curiosité pour les similitudes dans l’histoire de tous ces lieux au bout du monde. Mais il s’agissait aussi d’un questionnement personnel quant à ma relation au voyage et sur le voyage en tant que méthode de création. Pourquoi avais-je bien plus de facilité à dépeindre des endroits géographiquement éloignés que des sujets qui me sont émotionnellement proches ? C’est seulement à la fin de ce processus que j’ai inclus des images d’intérieurs et de personnes qui me sont proches, mais elles jouent un rôle essentiel. À travers le travail de sélection des images et de conception du livre, j’ai tenté d’insuffler un rythme qui joue sur l’exploration de ces deux conceptions apparemment opposées de la proximité. Il s’agit là d’une méditation visuelle à la fois physique et émotionnelle sur la distance et l’intimité.


Tout comme pour Speedway, le voyage lui-même est une part essentielle du processus photographique. Comment procédez-vous ? Vous concentrez-vous sur un seul projet à la fois ? Partez-vous longtemps, ou faites-vous des allers-retours réguliers entre la Suède et les lieux que vous photographiez ?

Cela dépend évidemment de la nature des projets et de la façon dont je les traite, mais de manière générale, je retourne régulièrement en Suède. La réalisation de Speedway et celle Far Too Close se sont quelque peu chevauchées dans le temps, mais en dehors de ça, j’essaye de me consacrer à un seul projet à la fois. Ma façon de faire devient de plus en plus méthodique. J’ai souvent pour point de départ une question autour d’un thème et beaucoup plus rarement une image. C’est un processus totalement différent dans la mesure où aujourd’hui je consacre la majeure partie de mon temps au travail d’édition des photographies.

Ce projet photographique est devenu un livre, le premier que vous avez publié. Comment ce livre est-il né ? Quels sont les choix qui ont guidé sa conception ?

Cela a pris beaucoup de temps, comme ce fut le cas pour pas mal de gens qui ont travaillé avec Steidl à cette époque. J’étais satisfaite du travail d’édition que j’ai fait avec eux, mais j’ai l’impression de mieux appréhender aujourd’hui le médium livre en termes d’impression, de choix de papiers, de couleurs et de textures qui font écho aux sujets dont il est question dans mes projets.

far_too_close2b
Far Too Close
Publié par SteidlMACK
2011

Pour Satellite, vous êtes partie photographier différentes communautés en marge de la société. Comment a débuté ce travail et quelles sont ces communautés dans lesquels vous vous êtes immiscée ?

J’étais en résidence pendant un an à la Künstlerhaus Bethanien à Berlin tandis que je travaillais sur Satellite. J’avais déjà formulé le projet, je savais quel chemin j’allais suivre. La question de départ était assez simple : comment se définit-on dans notre rencontre avec l’autre ? J’ai commencé par me dire que la nature d’une relation tient dans cet espace entre deux personnes, espace que j’ai tenté de photographier. Puis j’ai réfléchi aux lieux où les gens pouvaient expérimenter plus ou moins consciemment cet espace, comme dans le mouvement New Age. J’avais également en tête cette question : pourquoi ceux qui sont en quête de lumière portent-ils en eux une telle noirceur ? Aller à la rencontre de ces lieux où les individus dépassent sciemment les limites était à la fois excitant et intéressant à étudier en tant que phénomène, parce qu’il y a là quelque chose de très théâtral visuellement. Le parfait exemple de dépassement des frontières interpersonnelles. Enfin, j’ai réfléchi à des situations plus normatives, à l’image des relations amoureuses ou familiales, au sein desquelles on ne respecte pas toujours, voire on ne sait pas où se situent ces limites.


Dans ces photographies, il y a un travail important sur l’ombre et la lumière. Par ailleurs, tous les visages sont soit détournés, soit cachés, soit dans l’ombre…

La lumière est souvent un point de départ pour mes projets. J’essaye de trouver quel type d’éclairage pourrait accentuer mon propos. Puisqu’un visage tend toujours à s’imposer dans une image, j’ai cherché une façon de les rendre plus abstraites, avec un jeu d’ombres et une lumière naturelle très forte. C’est devenu, d’une certaine façon, un des éléments structurants de la série. Une fois les visages retirés, le regard peut se poser ailleurs. C’était une façon de porter l’attention sur le langage corporel et sur le contexte, l’environnement.

Circular Wait est une de vos dernières séries de photographies. On y voit des images quasi-documentaires, mais retravaillées avec des filtres colorés d’une façon presque picturale, qui les rend parfois abstraites, parfois poétiques, parfois inquiétantes. De quoi est-il question dans ce travail ?

Il y est question du dualisme de la nature humaine – et la relation que nous avons à la nature est l’exemple parfait de notre incapacité à changer de comportement. Le livre comprend des images d’ornithologues amateurs, de chasseurs, de réserves naturelles, de la réserve mondiale de semences de Svalbard, et de différentes sous-cultures plus ou moins éloignées de la vie urbaine. Mais la dernière partie de ce travail consiste en une série de photographies prises à Fårö, une île de la mer Baltique, qui sont tout à la fois séduisantes et perturbantes. Ce n’est que quand ces dernières photos ont été réalisées que l’ensemble de la série a pris tout son sens. Je vois en elles un signal d’alarme.

Ce sont des images de paysages ou de structures sociales particulières qui se tiennent dans la nature, et que j’ai voulu rendre plus abstraites par le biais de couleurs artificielles ou d’éléments naturels (eau, sable, poussière). Le magenta intense semblait être celle qui correspondait le mieux à cette idée puisqu’il s’agit d’une couleur à la fois vive et inquiétante, comme une exagération de ce qui est déjà présent. Je souhaitais que, dans ce travail, quelque chose vienne renforcer cette illusion de sublime, qui fait à la fois ressentir une menace et confirme que les choses ne vont pas tout à fait bien.


Ces deux derniers travaux, Satellite et Circular Wait, ont été publié sous la forme de deux livres regroupés dans un même étui en carton, accompagné d’un essai critique et d’une interview. Comment s’est faite la conception de ce double ouvrage ?

J’envisage ces deux séries séparément, mais cela avait du sens de les regrouper, car elles traitent toutes deux de la nature dualiste des comportements humains au sein de la société. J’avais aussi le sentiment – après avoir conçu deux livres sans autre texte que les légendes et l’index – que ce projet pourrait bénéficier d’un texte imprimé à part donnant quelques éléments quant au processus de création. Quant au choix des matériaux, nous avons réfléchi à des textures et des couleurs en rapport avec les différentes sous-cultures et les différents contextes dans lesquels ces photos prennent place.

 box
Circular Wait + Satellite + Second Nature
Publié par Livraison
2015

Propos recueillis par Thomas Lapointe
Mai 2016