Rita Puig-Serra Costa : « Concevoir ce livre a été une expérience aussi viscérale qu’esthétique »

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Rita Puig-Serra Costa :
« Concevoir ce livre a été une expérience aussi viscérale qu’esthétique »

À travers son projet Where Mimosa Bloom, qui se déploie à la fois sous la forme d’un livre et d’expositions, la photographe espagnole Rita Puig-Serra Costa compose une poignante lettre d’adieu à sa mère disparue. Pendant deux années, elle s’est employée à collecter objets et photos de famille, mais aussi à photographier des lieux et des personnes qui ont eu une importance significative dans sa relation avec elle. « Quelques jours après ton départ, j’ai décidé de te prouver que je pouvais m’en sortir sans toi, car je savais que ça aurait été ton plus grand souci. Petit à petit, avec cette force que je me connaissais mais que tu m’as inculquée, je suppose, j’ai commencé à me remettre sur pieds ». À la fois promenade à travers le souvenir et discours sur l’amour et la perte, Where Mimosa Bloom esquisse les contours émotionnels d’une absence qui résonne.


ÉPIPHANIES : Quel est le point de départ de cette série de photographies intitulée Where Mimosa Bloom ?

Rita Puig-Serra Costa : C’est la mort de ma mère, en avril 2008, qui en est le point de départ. De là, j’ai toujours voulu faire un livre sur elle, mais ce n’est que quatre ans plus tard que j’ai commencé ce projet.

Peux-tu nous expliquer le titre de ce travail ? A quoi fait référence ce mimosa dont il est question ?

Dans la maison où j’habitais avec ma mère, il y avait un mimosa dans le jardin. Un mimosa gigantesque qui fleurissait fin janvier et avait une odeur incroyable qui inondait toute la maison. Il était tellement immense qu’il commençait à se pencher sur le jardin des voisins, à tel point qu’on a dû retenir le tronc avec une corde. Quand ma mère est décédée, le mimosa a fini par tomber et il a fallu le couper. C’était au printemps, au moment où les fleurs éclosent. Depuis, ce mimosa continue d’entretenir pour moi une relation très spéciale avec cette maison, et surtout avec ma mère. Where Mimosa Bloom représente ce jardin, mais plus encore un jardin imaginaire que je garde toujours avec moi.

Ce travail mêle différents types d’images : des photos de famille, des photographies d’objets et des portraits. Peux-tu nous dire ce que sont ces images, ces objets, qui sont ces gens ? Et comment tout cela s’entremêle ?

À partir du moment où j’ai voulu faire quelque chose sur ma mère, ma première idée était de réaliser un catalogue des objets lui ayant appartenu. De tous ces objets très quotidiens que je gardais avec moi et dont je n’arrivais pas à me défaire. Je n’ai ni frère ni sœur, donc toutes ces choses, je les avais avec moi. Je pensais que cela fonctionnerait comme une valise de souvenirs éternels. Mais, en commençant à photographier les objets à la façon de natures mortes avec l’aide de Dani Pujalte (qui m’a aidé tout au long du processus de prise de vue et de réalisation du livre), je trouvais que cela était très froid. Les objets me rappelaient ma mère, oui, mais il manquait le plus important : les personnes qui ont compté dans sa vie. Ses amis, sa famille. J’ai alors également commencé à réaliser des portraits. Je demandais aux gens que je photographiais de me prêter des objets appartenant à ma mère qu’ils gardaient avec eux. Et je découvrais toujours de nouveaux documents à mesure que je fouillais des boîtes à la recherche de souvenirs. Ces traces laissées par ma mère – des notes dans un carnet, une lettre – me permettent de la rendre présente à nouveau. Et l’ensemble – les portraits, les natures mortes, les photos de famille, les notes et mes photos plus personnelles – nous font découvrir toutes ses facettes.

Derrière ces images, il y a, j’imagine, un travail de collecte des traces de cette absence. Comment cela s’est-il passé ?

J’ai passé plus de deux ans à réaliser ce projet, dont une année de collecte. Ça a été une belle expérience que de redécouvrir ma mère à partir de ses objets, de ses lettres, de ses livres, de toutes les choses que je pouvais trouver. J’en connaissais déjà certaines, mais j’en ai découvert beaucoup d’autres que je n’avais jamais vues.


La combinaison de ces images forme un puzzle. Un élément semble en éclairer un autre au fur et à mesure qu’on tourne les pages, comme les indices d’une histoire qui reste à imaginer. Comment s’est fait le choix de les mettre en regard les uns des autres ?

Le travail d’édition du livre a été une expérience tout aussi viscérale qu’esthétique. Au départ, je pensais combiner chaque portrait avec un objet, mais au fur et à mesure de l’avancée du projet, je me rendais compte que tout pouvait fonctionner avec tout, car tout ramenait à ma mère, et tout évoquait l’absence, l’amour et ce besoin de le rendre présente à nouveau.

Ce qui est sans doute le plus bouleversant dans ce travail, c’est la pudeur avec laquelle tu évoques le lien qui t’unit à ta mère et son souvenir. Une pudeur qui se manifeste notamment dans l’épure des photographies : les objets sont photographiés sur un fond blanc, de façon documentaire, presque clinique ; dans les portraits, les protagonistes adoptent des postures et des visages les plus neutres possibles. Que signifie cette épure ?

Pour ce qui est des objets, je voulais les sortir complètement de leur contexte, afin de révéler toute leur force, bien qu’il s’agisse d’objets tout à fait quotidiens. De façon plus onirique, chaque objet fonctionne comme un portrait de ma mère. Quant aux portraits, au moment de la prise de vue, je demandais toujours aux personnes de penser à elle, de penser à ce qu’ils auraient envie de lui expliquer, de vivre un moment d’intimité avec elle. C’était comme une sorte de petit rituel, un moment très spécial dédié uniquement à elle, où le temps s’arrêtait un peu. Je crois, au final, que c’est ça, la mémoire.

À l’inverse, dans ton autoportrait qui ouvre le livre, tu es celle qui te découvres le plus, au sens propre…

Dans le livre je me découvre complètement, aussi bien à travers les images qu’à travers la lettre qui clôt le livre. Je me déshabille totalement, au sens figuré, et je partage avec le lecteur mon intimité d’une façon très directe. Je crois que pour tout lecteur, accepter d’entrer dans l’intimité de l’autre, c’est une chose parfois très compliquée. Ouvrir le livre avec cette image, c’est faire une déclaration de principes : d’une part, je me montre nue car c’est ainsi que je suis née, que je suis sortie de ma mère ; d’autre part, j’invite le lecteur à entrer sans pudeur dans notre univers. Le châle que je porte sur la tête est le dernier cadeau qu’elle m’a offert.

Est-ce que tu as conçu ce projet comme un acte de deuil, une catharsis, une lettre d’adieu ?

Mon idée au départ était de concevoir ce livre, d’en imprimer quelques exemplaires et de les offrir à ma famille et aux amis de ma mère. Je voulais partager avec les personnes qui ont compté pour ma mère l’amour que nous avions pour elle. Au final, oui, le livre fonctionne tout à la fois comme un acte de deuil et une catharsis. Mais plus qu’une lettre d’adieu, c’est une lettre d’amour, je crois.

Sur ton site internet, tu présentes la série Where Mimosa Bloom directement sous la forme d’un livre mis en page. Est-ce que tu as immédiatement pensé ce projet comme un livre ?

Oui, avant même de commencer à faire les photographies, je savais que ce projet devrait prendre la forme d’un livre.

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Where Mimosa Bloom
publié par les Editions du LIC
2014

Comment ce travail a-t-il évolué, de la première collecte d’images et d’objets, jusqu’à l’élaboration même de l’ouvrage publié aux éditions du LIC ?

J’ai mis deux années à collecter toutes les images, les natures mortes, les portraits, les photographies plus personnelles… En plus, Where Mimosa Bloom est mon premier projet, ce qui fait que j’ai mis beaucoup de temps à faire ces images, parce que je construisais tout en faisant des essais, et forcément aussi beaucoup d’erreurs. Une fois toutes les images réunies, nous avons conçu un projet d’édition, nous avons fait une vidéo de la maquette et nous l’avons envoyé à plusieurs petites maisons d’édition dont j’appréciais le travail. Ce fut une surprise quand Nicholas McLean, des Éditions du LIC, nous a répondu en disant qu’il aimait le livre et qu’il voulait le publier rapidement. On ne s’attendait pas à ça !

L’ouvrage s’ouvre sur une sorte d’arbre généalogique ou de casting des protagonistes de ce qui va suivre. Pourquoi ce choix ?

L’arbre généalogique au début du livre explique au lecteur qu’il est face à un livre où il est question d’une histoire de famille, et l’invite à y entrer. C’est pour cela que ces photos d’identité se découvrent au fur et à mesure que l’on tourne les pages. On entre dans l’histoire de ma famille de façon tout à fait naturelle, sans avoir l’impression de pénétrer un endroit interdit.

Peux-tu nous parler plus précisément de la photographie représentant une statue brisée, qui semble avoir un sens métaphorique ?

C’est mon meilleur ami, Pol (qui apparait aussi dans le livre) qui m’a offert cette statue. J’ai toujours pensé qu’elle me représentait très, et qu’elle représentait aussi très bien ma mère : cette idée d’être, mais d’être brisée. D’être là, mais de n’être là qu’à moitié. Cette idée parcourt tout l’ouvrage.


Pourquoi avoir fait le choix de clore le livre par un texte que tu as écrit et que tu adresses à ta mère ?

J’ai écrit cette lettre alors que je réalisais les photographies, un jour où j’ai ouvert beaucoup de boîtes que je n’avais pas touché depuis des années. J’ai beaucoup réfléchi à intégrer cette lettre dans la maquette du livre. Comme je me dévoilais déjà complètement à travers les images, je pensais que c’était une bonne chose aussi de partager cette lettre avec les amis et la famille. Mais quand les Éditions du LIC ont voulu publier le livre, j’ai alors eu plein de doutes : je la trouvais trop personnelle pour la partager avec le monde. Mais j’ai finalement décidé de la garder, car elle faisait partie du livre depuis le début. De par ma formation littéraire, j’ai toujours aimé la combinaison du texte et de la photographie. Dans ce livre, je trouve que le texte fonctionne très bien en rapport avec les images, et cette lettre est une bonne façon de clore l’ouvrage : on découvre d’abord des documents qui dévoile ma mère dans toute son intimité, avant de découvrir d’autres documents qui font apparaître l’intimité de la relation qui me lie à elle. Au-delà de ça, cette lettre concrétise également certains détails dans les images qui, sans elle, n’auraient peut-être qu’une portée universelle.

Pour en venir à ton parcours, comment en es-tu venue à la photographie ?

J’ai d’abord suivi des études de lettres et de littérature comparée, et dès lors j’ai commencé à travailler dans l’édition. C’est par le biais de mon compagnon d’alors, Dani Pujalte, qui a commencé à étudier la photographie, que j’ai découvert cet univers qui m’a immédiatement captivé.

Tu collabores actuellement avec Dani Pujalte sur un projet en cours intitulé Good Luck With The Future, et pour lequel vous avez été sélectionnés pour la 20e édition de FotoPres « La Caixa ». Est-ce que tu peux nous en dire plus sur ce nouveau projet ?

Good Luck With The Future est un projet sur l’incertitude quant à l’avenir. Nous sommes en train d’y travailler, et il devrait voir le jour début 2017 sous la forme d’un livre et d’une exposition. Ce travail parle de la façon dont la jeunesse vit et ressent le futur : comment un parcours se construit à travers les objectifs qu’on se fixe, la peur, le doute, les illusions, mais aussi le hasard et tout ce qu’on ne contrôle pas.

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Y a-t-il des photographes ou des artistes qui t’inspirent ou influencent ton travail ?

Il y en a beaucoup, oui, aussi bien des photographes que des plasticiens ou des écrivains. J’ai récemment eu deux coups de foudre, pour Vincent Delbrouck et Carly Steinbrunn, qui m’inspirent surtout pour ce qui est de la façon dont ils abordent les thèmes sur lesquels ils travaillent, et la façon dont ils conçoivent un livre. Et mon dernier coup de cœur littéraire va pour Jorge de Cascante. Je trouve beaucoup d’idées dans mes lectures, notamment ma lecture de classiques, comme les Métamorphoses d’Ovide, ou L’Odyssée.


Propos recueillis par Thomas Lapointe
Mars 2016